[Fichier plus facilement imprimable - RTF]

 

GREVES DU PRINTEMPS 2003 : QUE NOUS EST-IL ARRIVE ?

 

Jamais depuis cinquante ans nous n'avions connu d'attaques aussi brutales. Pour des millions de salariés du secteur public, hormis ceux de la SNCF et de la RATP mais pour combien de temps encore ?, c'est quatre années et demi de travail supplémentaires qui viennent s'ajouter aux 37,5 annuités avant de pouvoir bénéficier d'une retraite à taux plein. Il faudra donc travailler beaucoup plus, 45 années selon toute vraisemblance, au regard des normes européennes, à l'horizon 2020, dans des conditions de plus en plus dégradées faute de personnel, en payant des cotisations de plus en plus élevées, pour au final toucher quoi ? Des pensions qui seront de toute façon amputées. Et ce n'est qu'un début, d'après Fillon en personne l'actuel plan pour les retraites n'assure à terme son financement qu'à hauteur de 33 %. Ainsi devrons-nous travailler jusqu'à ce que mort s'en suive, tant il vrai que le droit à la retraite n'est garanti par le capitalisme que si l'on n'en profite pas. Les générations précédentes, celles des années 50 et 60, n'en jouissaient guère puisqu'elles mourraient aux alentours de 65 ans. Il en ira de même pour nous demain autour de 75 ans. La considération dont l'économie de marché fait preuve à notre égard est comparable à celle qu'on a envers des objets. Déjà obligés de nous vendre pour un emploi, chosifiés par l'organisation du travail, usés jusqu'à la corde par un univers professionnel de plus en plus stressant et frustrant, nous qui perdons notre vie à la gagner, nous dont la retraite demeurait justement la seule "issue heureuse", on nous traite décidément comme ce que nous sommes devenus : des marchandises.

Pourtant, le mécontentement, la véritable ébullition sociale à laquelle nous venons d'assister était loin de toucher les seuls enseignants. Tous les secteurs : l'Éducation Nationale, la Poste, les hôpitaux, les impôts, la SNCF, la RATP et bien d'autres, ont été de près ou de loin animés par une profonde colère. A plusieurs reprises on a également pu constater au cours des nombreuses manifestations, souvent très massives, que nombre de salariés du privé étaient solidaires. Car pour eux aussi il faudra travailler plus. Alors comment se fait-il que tous ensemble nous n'ayons pas pu faire reculer le gouvernement ?

Si un début de grève générale ou massive avait touché au même moment tous les secteurs précédemment cités, l'État aurait été rapidement contraint de reculer. Notre défaite n'est pas due à la fatalité.. Quelles en sont les véritables raisons ?

- Tout d'abord, rarement de façon aussi manifeste on a vu les appareils syndicaux travailler à la non extension du mouvement, c'est-à-dire en clair à son sabotage. Partout, surtout la CGT très en pointe en la matière, on a vu les syndicats mettre tout leur poids pour éviter que la lutte ne s'étende en dehors de l'Éducation Nationale. Alors que dès la manifestation du 1° mai bien des secteurs voulaient rentrer dans une lutte commencée par certains enseignants depuis près d'un mois, la tactique des directions syndicales fut d'appeler à des journées d'action à partir du 13 mai seulement ou plus tard encore. Et qu'on ne s'y trompe pas, les rodomontades de Blondel et de FO prétendument favorable à la grève générale n'ont jamais été suivies d'effets. Pour ne rien dire non plus des syndicats maison de la RATP et de la SNCF, qui sous prétexte de non remise en cause des régimes spéciaux ont main dans la main avec les directions fait pression pour que les conducteurs ne rejoignent pas les travailleurs des secteurs en grève. Un esprit mal intentionné s'y serait-il pris autrement s'il avait voulu dès le début voir échouer notre action ? Non ! Isoler la lutte dans un secteur, remettre à plus tard la volonté de participer à des mouvements de grève déjà entamés, mettre en avant des revendications très spécifiques comme chez les postiers ou comme chez les enseignants (avec le thème de l'unique décentralisation), tout ceci c'était la meilleure façon de mouiller la poudre, c'était tout entreprendre afin d'éviter l'unification des luttes. Pour qui douterait encore il n'y a qu'à lire les propos tenus par Fillon au sujet de la CGT et de son secrétaire général Thibault (cf. Le Monde du 17 juin p. 8). Le ministre a tenu à lui rendre hommage pour son "attitude responsable", soulignant l'"opposition raisonnable" de la CGT "même dans les moments de tension". D'après ce quotidien, "le ministre sait gré à la centrale de Montreuil de s'être évertuée à empêcher la généralisation d'un mouvement qui risquait d'échapper à son contrôle".

- Malgré les nombreuses délégations d'enseignants qui sont allées chercher le soutien et l'entrée en lutte des autres secteurs, ce mouvement, faute d'expérience et de confiance en lui, s'est en réalité laissé déposséder de sa lutte par les appareils syndicaux. C'est là fondamentalement la cause de son échec. Même si depuis plus de trente ans et notamment depuis mai 68 la défiance vis-à-vis des syndicats ne cesse de croître, néanmoins, force est de constater que nous ne nous faisons pas encore suffisamment confiance. Certes une coordination enseignante, comme cela avait été déjà le cas en 1986-7 à la SNCF et en 1988 chez les infirmières, s'est encore une fois créée. Elle illustre en soi cette méfiance face aux centrales syndicales et cette structure, au départ non contrôlée par les syndicats, a permis au mouvement d'aller assez loin dans la recherche de l'extension et de la prise en charge de notre lutte. Toutefois ce doute sur nos propres capacités, le manque d'expérience, la paralysie aussi face à la brutalité des mesures annoncées nous ont conduit par mille canaux à remettre aux "professionnels de la lutte" que sont les syndicats le soin d'organiser notre mouvement, c'est-à-dire notre défaite.

Quelles leçons doit-on tirer pour les luttes futures ?

La crise mondiale de l'économie capitaliste a atteint une telle profondeur que des attaques de grande ampleur sont dores et déjà en préparation, par exemple sur la sécurité sociale. Certes ce n'est pas nouveau, depuis plus de vingt ans la droite comme la gauche n'ont de cesse, sous la pression d'un capital globalisé, d'aggraver nos conditions d'existence. Et ce n'est pas propre à la France, il n'y a qu'à regarder ce que font les socio-démocrates Blair et Schröder. Chômage, aggravation des conditions de travail, baisse des salaires, remboursements minimum des soins et des médicaments, hausse du coût de la vie, etc. le pire est déjà annoncé. En bref, pour eux notre vie est devenue un coût. Nous n'en avons pas fini avec l'horreur économique.

Face à ces dégradations tous azimuts, si nous voulons un tant soi peu les atténuer, il nous faudra rechercher et construire parmi nous l'unité la plus grande. Cela passe par l'extension maximum aux secteurs du public, du privé et y compris aux chômeurs. De même il serait nécessaire de tenir des assemblées générales ouvertes à tous les secteurs. Autant que possible nous devrions également ne pas nous disperser après les manifestations mais chercher à transformer ces rassemblements en véritables meetings politiques. Les syndicats l'ont bien compris, eux qui, mardi 10 juin, ont appelé à la dispersion place de la Concorde. Pour la construction d'un rapport de force en notre faveur nous ne pouvons donc en aucune façon compter sur ceux qui sont censés soi-disant nous représenter et nous défendre, à savoir les syndicats. Ces derniers sont fondamentalement, malgré la sincérité que tel ou tel militant syndical peut avoir, les représentants de l'État parmi nous. L'intégration des appareils syndicaux à l'État ne date pas d'aujourd'hui. N'oublions pas que Jouhaux, alors leader de la CGT, appela à l'Union sacrée en 1914 derrière le gouvernement de défense nationale. La défense de l'État bourgeois passait clairement avant les intérêts des millions d'ouvriers, fusse au prix de leur mort sur les champs de bataille. En 1936, Thorez et la CGT appelaient à savoir terminer une grève. En 1947, les mêmes, au moment où il fallait retrousser les manches pour reconstruire, nous parlaient de la grève comme arme des trusts. En 1968 enfin, toujours la CGT mais aussi les autres syndicats n'ont eu de cesse de casser le mouvement en faisant par tous les moyens reprendre le travail aux 10 millions de grévistes. Le mouvement du printemps 2003 ne nous apprend fondamentalement pas autre chose. Il nous faut donc, entre autres, retrouver la mémoire. Sans une compréhension du passé, nous sommes condamnés à répéter les mêmes erreurs.

Toutefois cette lutte marque indubitablement la fin d'une époque, celle ouverte avec l'effondrement du bloc soi-disant communiste en 1989. L'écroulement des régimes capitalistes d'État à l'Est de l'Europe il y a maintenant 14 ans a été l'occasion d'un formidable battage idéologique qui finit aujourd'hui de s'estomper. Non, l'avenir n'est pas à la concorde universelle sous l'égide de la démocratie bourgeoise et de l'économie de marché.. Le monde capitaliste craque de partout. La guerre a encore de beaux jours devant elle comme l'illustrent les récents événements d'Irak. L'éclatement de la bulle Internet, l'effondrement des actions et le spectre de la récession/déflation annoncent une dégradation gigantesque de tous les aspects de nos conditions d'existence.

En ce sens notre défaite n'en est pas une si nous commençons à comprendre que l'important n'est pas tant la victoire immédiate que notre union la plus grande. Cette lutte doit être interprétée comme une étape nécessaire sur le chemin encore long que nous réempruntons : celui de la confrontation de classe avec l'État, ultime garant de ce système. C'est par le biais de nos manifestations et de notre auto-organisation que nous prendrons confiance en nous. Il n'y a pas d'autre voie. Cette force, et il faut bien le dire ce plaisir d'être ensemble, nous en avons eu un aperçu au cours des impressionnantes manifestations auxquelles nous avons tous participé. La joie que nous avons pu ressentir en défilant, en discutant avec des inconnus, est la conséquence directe du fait que nous brisons l'atomisation quotidienne que nous fait subir le monde capitaliste. Et quel contraste entre ces défilés spontanés qui inventent leurs propres slogans, qui créent leurs banderoles souvent avec humour, et ceux des syndicats où les manifestants, souvent en petits uniformes, très encadrés, coupent court à toute création tant ils nous incitent à répéter des mots d'ordre stupides hurlés par des sonos abrutissantes !

Enseignants, postiers, hospitaliers, conducteurs, éboueurs, travailleurs de tous les secteurs, c'est nous qui produisons tout. Le maintien de ce monde dépend de notre résignation à la servitude volontaire. Pour peu que nous nous fassions confiance, que nous rompions avec les traditions d'obéissance aux professionnels de la lutte que sont les syndicalistes, et nous serons capables d'effectuer ce que W. Benjamin appelait le "saut du tigre".

A bientôt c'est sûr, à la rentrée peut-être…

Philippe

Juin 2003