Sur les perspectives historiques tracées par le CCI

Un décalage de plus en plus grand
par rapport aux réalités



Pour comprendre l'évolution du CCI, il est indispensable d'avoir à l'esprit l'évolution de la réalité historique des trente dernières années. Et, surtout, d'appréhender comment cette réalité a été perçue par toute une génération de " révolutionnaires ", d'individus convaincus pendant des années de l'imminence plus ou moins grande d'un bouleversement révolutionnaire. Notre conviction est que l'involution-dégénérescence du CCI n'a pas eu une seule cause. Mais, parmi les facteurs qui ont le plus contribué au développement d'un fétichisme organisationnel et à l'esprit de forteresse assiégée, il y a eu l'inadéquation des analyses des perspectives historiques tracées par le CCI et l'incapacité de celui-ci à se remettre en question.

1. Les années 1970
et les illusions de " mai 1968 "



Le CCI naît marqué par l'idée qu'une révolution prolétarienne mondiale a de très fortes chances d'exploser dans des délais assez brefs. Il se constitue formellement en 1975 mais c'est en 1968 que se crée, en France, dans la chaleur des évènements, Révolution internationale (RI), le groupe qui jouera un rôle central dans l'émergence du Courant. L'apparition de RI est directement liée à la grande grève de mai 1968 en France. Les éléments qui constituent ce groupe se sont organisés au cours de ces évènements et c'est à leur suite qu'ils décident de publier une revue et de se donner une plate-forme politique. Certains de ces militants proviennent d'un petit groupe, Internacionalismo, du nom de sa publication, qui s'était formé au Venezuela en 1964 autour de Marc C., un ancien militant de la Gauche communiste de France des années 1940.


LUTTE DE CLASSE.

RI reprend d'Internacionalismo l'essentiel des positions de sa plate-forme, mais aussi le cadre d'analyse de celui-ci quant à la nature historique des évènements qui venaient de se produire. Ce cadre avait été formulé par Internacionalismo quelques mois auparavant, en janvier 1968, dans un article de Marc commentant la signification des mesures économiques que venait de prendre le gouvernement américain face à la crise monétaire déclenchée en 1967 par la dévaluation de la livre sterling : " L'année 1967 nous a laissé la chute de la livre sterling et 1968 nous apporte les mesures de Johnson... Voici que se dévoile la décomposition du système capitaliste qui, durant quelques années, était restée cachée derrière l'ivresse du "progrès" qui avait succédé à la IIe Guerre mondiale...


Au milieu de cette situation, lentement et par à coups, la classe ouvrière se fraie un chemin dans un mouvement souterrain qui, par moments, paraît inexistant, explose ici, jette une lumière aveuglante pour s'éteindre subitement et se rallumer plus loin : c'est le réveil de la classe ouvrière, du combat ouvert.


Nous ne sommes pas des prophètes, et nous ne prétendons pas deviner quand et de quelle façon vont se dérouler les évènements futurs. Mais ce dont nous sommes effectivement sûrs et conscients, concernant le processus dans lequel est plongé actuellement le capitalisme, c'est qu'i
l n'est pas possible de l'arrêter et qu'il mène directement à la crise. Et nous sommes sûrs également que le processus inverse de développement de la combativité de la classe, qu'on vit actuellement de façon générale, va conduire la classe ouvrière à une lutte sanglante et directe pour la destruction de l'Etat bourgeois. " (Internacionalismo, janvier 1968, cité dans l'article " Dix ans du CCI ", Revue internationale, n° 40, 1er trimestre 1985.)


Mai 1968, ne fut pas une " lutte sanglante et directe pour la destruction de l'Etat bourgeois ", pour reprendre les termes d'Internacionalismo. Même si l'ampleur de la mobilisation en fit la plus grande grève de l'histoire du mouvement ouvrier, même si les affrontements avec les forces de police furent parfois extrêmement violents, même si le mot de révolution est revenu dans le langage comme quelque chose dont on pouvait discuter, à aucun moment il ne fut question pour les millions d'ouvriers en grève de se lancer massivement dans une " lutte directe pour la destruction de l'Etat bourgeois ". Après la signature, en juin, des accords de Grenelle, qui accordaient une augmentation significative des salaires, les ouvriers français partirent tout naturellement en vacances. En septembre, à la grande déception de beaucoup, le travail reprit dans le calme et les deux années qui suivirent furent relativement faibles du point de vue de la mobilisation ouvrière en France. Mais pour RI et Internacionalismo, ce n'était que le début d'une nouvelle situation qui devrait voir assez rapidement l'apparition de véritables luttes révolutionnaires. Ainsi, quatre ans plus tard, en 1972, RI écrit dans un éditorial intitulé " Vers des luttes autonomes prolétariennes que " la période qui s'est déclenchée en mai 1968 devrait voir à court terme l'apparition de grèves de masse violentes remettant en cause les fondements mêmes du capital " (Révolution internationale, ancienne série, n° 7, mars-avril 1972).


" La révolution ? Pas tout de suite mais c’est parti. "


Dans les années 1973-1974, des signes d'impatience et des doutes se manifestent dans RI sous la forme de débats internes qui vont conduire à deux ruptures. La première aboutit à la constitution du groupe Pour une intervention communiste, qui reprochait à RI de ne pas intervenir suffisamment dans les luttes et de sous-estimer l'importance de celles-ci. La deuxième rupture fut le résultat des interrogations d'une partie de l'organisation quant à la possibilité que les luttes revendicatives puissent conduire à des luttes révolutionnaires (tendance de Bérard). De ces débats, RI ressort un peu moins immédiatiste, mais toujours aussi convaincu de ses perspectives fondamentales. Lorsque, en 1975, le CCI tient sa conférence de constitution, réunissant des groupes de France, Grande Bretagne, Etats-Unis, Italie, Espagne et Venezuela, ses membres partagent la conviction qu'une perspective révolutionnaire doit s'ouvrir dans des délais relativement brefs. Un an et demi plus tard, on pouvait lire dans sa presse, à propos des luttes se déroulant en Espagne : " [Le prolétariat espagnol] constitue le détachement avancé de l'immense armée prolétarienne qui, aussi bien à l'Est qu'à l'Ouest, a relevé la tête... Le prolétariat a resurgi sur un terrain devant lui permettre d'orienter les évènements vers leur issue révolutionnaire. Ce terrain, c'est son indépendance de classe, cette issue, c'est la prise de pouvoir politique. " (Article " Brèves leçons espagnoles ", dans la Revue internationale, n° 6, juillet 1976.) On peut sourire, un quart de siècle plus tard, en relisant ces prophéties si solennellement prononcées au cours des années 1970 par RI puis le CCI. Mais, si on veut tirer des enseignements de cette expérience, il faut rappeler quelle était la réalité historique de ces années.


Un bouillonnement politique

 

Ce n'est pas uniquement le CCI qui interpréta 1968 comme le début d'une période de mouvements sociaux pouvant conduire à une situation révolutionnaire. Un grand nombre de nouveaux groupes politiques, plus ou moins éphémères, se sont formés dans le sillage des grèves de 1968-73 au sein de la plupart des pays occidentaux, avec en tête la conviction qu'une révolution sociale était en train de mûrir rapidement dans les entrailles de la société. Les trotskistes eux-mêmes croyaient à cette perspective. A la suite des évènements de 1968 en France, la IVe Internationale publie un livre, La Répétition générale, titré en référence au qualificatif donné par les bolcheviks aux luttes de 1905 en Russie comme annonciatrices de la révolution de 1917. Les organisations qui se réclament de la " révolution ", anciennes ou nées à la suite des évènements sociaux, voient gonfler leurs effectifs. Dans de nombreuses métropoles des pays occidentaux augmente le nombre de lieux où l'on peut se procurer une " presse révolutionnaire " devenue prolifique, une presse souvent très rudimentairement imprimée et dont le spectre va des maoïstes et autres staliniens fraîchement reconvertis à la " révolution " jusqu'aux plus diverses variantes de groupes anarcho-situationnistes en passant par les très nombreuses tendances trotskistes et tiers-mondistes. Il y a par ailleurs la presse de la " gauche communiste ", soit les courants politiques que d'aucuns nommaient, dans le schématisme de l'époque, l'ultra gauche, allant des groupes plus ou moins héritiers de la gauche dite germano-hollandaise des années 1920 aux formations baptisées du nom générique de " bordiguistes ".
S'il en est ainsi, c'est parce que mai 1968 avait effectivement constitué une rupture et que les années 1970 connaissaient un développement indiscutable de la lutte de classe, un " réveil " de la classe ouvrière. Avant 1968, l'idée d'une révolution sociale protagonisée par la classe ouvrière des pays industrialisés semblait une pure utopie poussiéreuse. Dans les campus agités par l'opposition à la guerre du Vietnam, qui bat son plein, et par les idéologies tiers-mondistes qui accompagnaient très souvent cette opposition, la classe ouvrière passait pour une force conservatrice, " embourgeoisée " par la prospérité d'après guerre. Pour certains, la classe ouvrière américaine était même complice de la politique impérialiste de son gouvernement.

La grève générale qui éclate en mai 1968 en France bouleverse toute cette ambiance. En l’espace de quelques jours, 10 millions de " prolétaires " (le terme revient à la mode) paralysent l'économie et le gouvernement d'une des premières puissances mondiales. La classe ouvrière démontrait d'autant mieux son existence que son mouvement avait démarré spontanément, en dehors des syndicats et parfois contre eux. L'extraordinaire était là. L'ordre établi, toute cette machine économique, politique et sociale qui semble d'habitude si puissante, si inébranlable, paraissait soudain désarmé, fragilisé dans ses fondements mêmes.

Comme on l'a dit plus haut, mai 1968 n'avait pas été une révolution. Mais l'ampleur de la secousse provoquée par la grève ouvrière avait mis en évidence qu'il existe une force dans la société capable d'ébranler l'ordre social. Cela fut suffisant pour qu'une partie de la société, en particulier dans les jeunes générations nées après guerre, se développât l'idée qu'une révolution prolétarienne devenait une possibilité à court ou moyen terme. Et cela d'autant plus que le développement des luttes ouvrières dans les années qui ont suivi, puis tout au long des années 1970, aux quatre horizons de la planète, a confirmé que 1968 n'avait pas été un évènement fortuit et isolé.

En 1969, l'Italie vit le mouvement de grèves le plus important depuis la guerre (appelé le " Mai rampant italien " en référence aux évènements de l'année précédente en France) ; en 1970, c'est en Pologne " socialiste " que se développent de puissantes grèves qui seront férocement réprimées par le gouvernement stalinien ; en Espagne, en 1971 à Barcelone puis à Vigo et El Ferrol en 1972, les prolétaires affrontent violemment la police et élèvent des barricades ; en 1972, à son tour, la Grande-Bretagne connaît le sommet d'une grande vague de grèves " sauvages ".


Une réelle montée internationale des luttes


Dans presque tous les pays occidentaux industrialisés, mais aussi dans les pays moins développés, telle l'Argentine, le début des années 1970 est marqué par une augmentation souvent spectaculaire du nombre et de l'ampleur des grèves ouvrières. Dans les années 1975-77, grèves et manifestations ouvrières se multiplient au Portugal puis en Espagne aux lendemains de la chute du régime de Salazar et de la mort de Franco. Les années 1978 et 1979 voient encore d'importantes luttes ouvrières dans des pays centraux d'Europe : France, Grande Bretagne, Italie, Allemagne, Pays Bas. Enfin éclatent en 1980 de nouvelles luttes en Pologne : le discrédit des syndicats staliniens y est tel que les ouvriers polonais parviennent à faire une démonstration pratique de la manière dont la classe ouvrière peut s'auto-organiser à grande échelle spontanément.

C'est sur la réalité de cette présence de la lutte de classe que le CCI – mais aussi, comme on l'a vu, beaucoup d'autres courants – fonde et entretient sa conviction d'un proche avenir révolutionnaire. Et il est certain que les années 1970 ont montré que 1968 avait bien marqué l'entrée de la lutte ouvrière dans une nouvelle époque, marquée par un niveau de combativité que le prolétariat n'avait plus connu, mondialement, depuis la vague révolutionnaire de 1917-23.

De ce point de vue, une partie des perspectives tracées par Internacionalismo s'était vérifiée. Il y avait bien eu " réveil " de la classe ouvrière. Mais, contrairement aux espérances de 1968, treize ans plus tard, malgré la multiplication des grèves, à aucun moment les luttes ouvrières n'étaient parvenues à s'élever au niveau d'une remise " en cause des fondements mêmes du capital ", pour reprendre les termes du CCI, d'une tentative de " prise de pouvoir politique ". Les mouvements qui ont atteint la plus grande ampleur, comme ceux du Portugal, de l'Espagne ou de la Pologne, ont fortement subi le poids des illusions en un capitalisme démocratique et leurs potentialités politiques ont été facilement détournées. Les idées révolutionnaires sont bien réapparues et se sont répandues, des minorités d'ouvriers les ont portées et développées. Mais c'est toujours resté un phénomène très minoritaire. Le fait même que ces luttes soient pour l'essentiel restées cantonnées dans le domaine revendicatif a fait qu'elles n'ont en aucun cas pu déborder le cadre national (il ne se peut pas qu’on " revendique " auprès des patrons et gouvernements d'autres pays que le sien).

Peu d'ouvriers dans le monde avaient d'ailleurs connaissance des mouvements de lutte qui se développaient hors des frontières de l'Etat où ils vivaient, même lorsque des actions se déroulaient simultanément dans plusieurs pays. A l'époque même qui voit la répression s'abattre sur la Pologne, en 1981, les gouvernements de Thatcher et de Reagan se permettent de développer un langage de classe beaucoup plus rude et arrogant face aux prolétaires de l'Ouest. Nous étions loin des combats révolutionnaires prévus et attendus. Et, ce n'est pas la liesse " populaire " organisée en 1981 par l'Etat français dans le quartier de la Bastille, à Paris, pour célébrer la victoire électorale de Mitterrand qui pouvait consoler, bien au contraire.

LA CRISE ECONOMIQUE.

Le CCI se distinguait de la plupart des autres groupes du milieu révolutionnaire par le fait qu'il voyait en 1968 et dans les grandes luttes ouvrières qui le suivirent la réponse prolétarienne aux premières manifestations d'une crise économique analogue à celle de 1929. Une crise provoquée par la fin de la reconstruction ayant suivi la IIe Guerre mondiale. Une crise qui serait beaucoup plus profonde et dramatique que celle de 1929 et qui conduirait, soit à une nouvelle guerre mondiale, soit à une explosion révolutionnaire internationale, comme cela s’était passé en 1917-1923.


Les échéances prévues étaient brèves. On raisonnait tout naturellement en se basant sur l'expérience historique des dernières décennies. Entre le krach d'octobre 1929 et l'explosion de la Seconde Guerre mondiale, en septembre 1939, il s'était écoulé dix ans. Une décennie qui avait vu la dépression économique mondiale, l'avènement du fascisme en Allemagne, la guerre d'Espagne, le Front populaire en France, etc.


Révolution internationale ne fixait pas formellement des échéances à la réalisation de ses perspectives économiques. Mais, dix ans pour que la crise se transforme en effondrement généralisé et ouvre la porte à la révolution semblait une échéance raisonnable, même si, dans l'esprit de beaucoup de jeunes marqués par la soudaineté et l'imprévisibilité des évènements de mai 1968, c'étaient là des échéances certainement trop " raisonnables ". Les choses se passeraient certainement beaucoup plus vite..., le vieux monde était déjà tellement pourri...

Pour RI, le capitalisme vit depuis 1914 suivant un cycle où se succèdent systématiquement : crise économique, guerre mondiale, reconstruction, puis crise économique de nouveau... Les difficultés économiques qui se manifestent à la fin des années 1960 sont donc tout naturellement interprétées par RI comme la fin de la prospérité induite par la reconstruction qui suivit la Seconde Guerre et comme la fin de toute prospérité, tout court... jusqu'à la prochaine guerre ou jusqu'à la révolution.


Des récessions sévères mais pas d'effondrement


En réalité, ces difficultés économiques sont encore d'ordre essentiellement monétaire et financier. Leurs effets sur la vie économique réelle (ralentissement de la croissance, chômage, baisse des revenus réels, etc.) sont à peine perceptibles. En 1967, l'Allemagne occidentale connaît bien une année de forte récession, mais celle-ci est rapidement compensée dans les mois suivants par une énergique croissance. En 1970, le taux d'augmentation du PIB américain tombe à 0 % mais, en 1972 et 1973, il affiche de nouveau des niveaux très élevés. De 1967 à 1972, les chiffres du chômage dans la plupart des pays occidentaux augmentent, mais les niveaux atteints ne dépassent généralement pas les chiffres d'une année faible en période de plein emploi et ils feraient aujourd'hui pâlir d'envie n'importe quel pays.

C'est aux plans monétaire et financier que l'économie mondiale connaît des bouleversements importants : d'énormes mouvements spéculatifs affectent les monnaies, en particulier la livre britannique, à l'époque encore monnaie de réserve avec le dollar américain ; les banques centrales sont incapables de répondre à la demande spéculative sur l'or ; l'inconvertibilité du dollar est proclamée en 1971.

C'est seulement en 1974, avec ce qui fut appelé le premier " choc pétrolier ", que la crise économique se manifeste avec tous ses effets réels : chute de la croissance de la production jusqu'à devenir négative dans presque tous les pays, augmentation rapide et généralisée du chômage. Les trois années de relance économique qui ont suivi ce premier choc ont arrêté momentanément la croissance du chômage mais ne l'ont pas fait vraiment reculer. Dès 1979, avec le deuxième " choc pétrolier ", s'ouvre une nouvelle période de récession, qui sera plus longue, plus profonde et plus généralisée que celle de 1974-75. Le chômage reprend une ascension fulgurante.

A la fin des années 1970, donc, sur le plan global de l'entrée du capitalisme en crise, les perspectives tracées par le CCI paraissent se vérifier. Mais en partie seulement car, tout comme pour la lutte de classe, l'ampleur et le rythme des phénomènes sont loin des prévisions d'origine. Après plus d'une décennie, l'effondrement définitif de l'économie mondiale, malgré la détérioration constatée, ne s'est pas réalisé.


LE LIEN CRISE ECONOMIQUE-LUTTE DE CLASSE.

Dans le cadre d'analyse du CCI, un des éléments majeurs est la vision du lien existant entre crise économique et lutte de classe : à une aggravation de la crise économique doit correspondre, même si ce n'est pas de façon mécanique, un développement et une intensification de la lutte des classes. Si l'on considère l'ensemble de la période 1968-1980, ce lien se trouve globalement vérifié. Cependant, à y regarder de plus près, la réalité est plus complexe.

Comme on l'a vu précédemment, de 1968 jusqu'au premier " choc pétrolier ", les manifestations de la crise économique au niveau des conditions matérielles d'existence des salariés ne sont que très faiblement perceptibles. Dans certains pays, on enregistre une augmentation relative du chômage. En France, par exemple, entre 1967 et 1968, le taux de chômage passe de 1,6 à 2,7 % ; aux Etats-Unis, entre 1968 et 1971, ce taux grimpe de 3,5 à 6 %. Mais, si l'on considère l'ensemble des pays européens, le taux de chômage demeure pratiquement stable de 1968 (3,4 %) à 1973 (3,5 %). Dans certains cas, comme celui de l'Allemagne, il baisse même, chutant de 1,5 en 1968 à 0,8 % en 1972. C'est plutôt au niveau des salaires, dont une inflation croissante tend à éroder le pouvoir d'achat, que les secousses économiques sont parfois perceptibles pour les travailleurs. Ainsi, l'inflation, mesurée par l'augmentation des prix à la consommation, passe, pour l'ensemble des pays de l'OCDE, de 3,1 en 1971 à 7,8 % deux ans plus tard. Beaucoup de luttes ouvrières de cette période ont pour objectif l'amélioration des salaires. Mais dans l'ensemble les attaques économiques de ces années sont de très faible ampleur.


L’économique explique-t-il mai 1968 ?

Depuis 1967 et les secousses financières du début des années 1970, amplement répercutées par les médias, il se développe cependant un sentiment diffus dans la société que quelque chose est en train de changer, que la prospérité de l'après-guerre ne sera peut-être pas éternelle.

Cette inquiétude a certainement joué un rôle dans le déclenchement des luttes ouvrières, mais celles-ci sont encore, pour l'essentiel, des combats qui, sur le fond revendicatif, se rattachent à l'ambiance passée : on demande son dû face à la prospérité encore bien présente ; on exige le maintien du " plein emploi ". Soit, mais comment expliquer alors l'ampleur des luttes de ces années ? Sur le plan strictement économique, outre les éléments déjà cités sur la nouvelle ambiance qui se dessine, le fait que le chômage reste à des niveaux très faibles, situe les salariés dans une position de force relative. Nous sommes encore très loin du futur discours des patrons face aux prolétaires mécontents : " Si vous n'êtes pas contents, il y a des milliers de personnes qui attendent à la porte pour prendre vos places ! " Les luttes revendicatives ont encore une efficacité qui, même si elle s'avère après coup relative, encourage au combat. Mais la réalité économique est loin de tout pouvoir expliquer. D'autres facteurs historiques doivent être pris en considération.

Pour les luttes dans le monde postérieures au mai 1968 français, l'exemple de celui-ci a constitué un facteur de grande importance. Même dans les bidonvilles des pays les moins développés, les images à la télévision des grèves, manifestations et barricades de mai 1968 ont frappé les esprits. Ce n'est pas par hasard si, par exemple, les luttes de l'automne 1969 en Italie sont appelées le " Mai rampant ". Encore faut-il expliquer l'ampleur de mai 1968 elle-même.

Trois facteurs, au moins, doivent être pris en compte : l'arrivée sur le marché du travail et dans les centres d'enseignement secondaire et supérieur des nouvelles générations nées après la guerre ; l'ambiance créée par la guerre du Vietnam ; la surprise et la maladresse de la réaction du gouvernement français.

Il est toujours délicat d'expliquer des caractéristiques d'une époque par les spécificités des générations qui les vivent. Le concept de génération englobe toutes les classes de la société et cela rend difficile son emploi lorsqu'il s'agit d'analyser la lutte de classes. Cependant il existe des faits historiques qui marquent nettement des générations, toutes classes confondues, au point qu'il est impossible de comprendre la réalité des classes sans en tenir compte. C'est le cas des guerres.

Les générations qui arrivent sur le marché du travail ainsi que dans comme caractéristique d'être les premières à ne pas avoir connu la Seconde Guerre mondiale. Elles ne partagent pas l'esprit de sacrifice, d'abnégation et de soumission qu'avait imposé la guerre aux générations de leurs parents. Elevées dans une période de prospérité économique spectaculaire, elles ne voient pas le monde de la même façon que les générations précédentes et aspirent à quelque chose de différent de ce que celles-ci ont vécu, sans d'ailleurs savoir très bien quoi. Un petit groupe révolutionnaire américain publiait au début des années 1970 une revue symptomatiquement intitulée The Right to Be Greedy (" le droit d'être avide ").

Dans les pays d'Europe occidentale, une des idées les plus fréquemment entendues dans la bouche des " anciens " à l'égard des jeunes et de leurs tendances contestataires, c'était : " Ce qu'il vous faudrait, à vous, c'est une bonne guerre ! "

L’impact de la guerre du Vietnam


A cet affaiblissement relatif du poids des idéologies qui avaient conduit les générations précédentes à accepter la guerre et ses sacrifices est venue s'ajouter la confrontation à une nouvelle guerre, la guerre du Vietnam. Celle-ci a joué un rôle très important pour rendre les nouvelles générations, ou du moins une partie importante de celles-ci, contestataires à l'égard de l'ordre établi.

Au plus fort de cette guerre qui opposa les Etats-Unis et l'URSS par peuples indochinois interposés, de 1965 à 1975, la première puissance mondiale entretenait un corps d'armée de près d'un demi-million de soldats, des jeunes n'ayant souvent que 18 ans (la moyenne d'âge, selon les statistiques officielles, s’établissait à 22 ans).

Au total, plus de deux millions et demi de soldats américains furent expédiés au Vietnam, la plupart recrutés de force par l'obligation du service militaire. (Cela semble impensable aujourd'hui, alors que les Etats-Unis, comme la plupart des puissances occidentales, n'interviennent militairement plus qu'avec des armées de professionnels et redoutent l'impact sur l'opinion du retour d'un seul cadavre du front.) D’après le recensement des comptabilités habilitées, 58 000 soldats américains ont été tués au Vietnam, 300 000 ont été blessés, dont 75 000 très grièvement. Les déserteurs se sont comptés par dizaines de milliers.

Mais il n'y a pas que la jeunesse américaine qui est touchée par cette réalité. La contestation contre la guerre du Vietnam se répand dans tous les pays occidentaux parmi une jeunesse qui se sent d'autant plus touchée que ses gouvernements sont " officiellement " alliés des Etats-Unis dans cette guerre. Certains de ces gouvernements ne voient d'ailleurs pas toujours d'un mauvais œil cette mise en cause de l'impérialisme dominant.

Malheureusement, l’essor de l'opposition à la guerre est en général accompagné de celui des idéologies pacifistes les plus plates ou des diverses formes de tiers-mondisme plus ou moins staliniennes (rappelons Ernesto " Che " Guevara et son fameux mot d'ordre " il nous faut deux, trois... Vietnam ! "). Cependant, à travers toute cette confusion, il se manifeste dans ces nouvelles générations une véritable tendance à s'opposer confusément au statu quo social.

Ce nouvel état d'esprit contestataire s’illustre spectaculairement dans les campus universitaires. Mais pas seulement. En 1967, par exemple, une grève à Caen, en France, à l'usine des camions Saviem aboutit à des affrontements violents entre jeunes ouvriers armés de cocktails Molotov et la police, ce qui était inédit par rapport aux comportements standards de l’époque. Tout comme étaient nouvelles les difficultés rencontrées par les syndicats pour garder le contrôle des jeunes travailleurs dans d'autres grèves au cours de cette même année.

L'ampleur du mouvement de mai 1968 en France ne peut donc être expliquée sans la prise en considération de ces facteurs " générationnels ", tout comme de la maladresse militaire du gouvernement du général de Gaulle, qui joua un rôle déclencheur important en réprimant avec une inutile brutalité des manifestations d'étudiants.



Des prévisions seulement en partie vérifiées


Le schéma simpliste du CCI qui ne voit en 1968 que la réponse ouvrière à l'entrée du capitalisme dans une nouvelle crise économique, outre qu'il ne permet pas de comprendre la réalité, induit une conviction erronée quant au lien pouvant exister entre crise économique et lutte de classe : si la plus grande grève ouvrière de l'histoire avait été déclenchée par des difficultés économiques à peine perceptibles dans la vie quotidienne de la grande masse des prolétaires, il était naturel de s'attendre à une véritable situation révolutionnaire pour peu que la crise se manifestât avec une plus grande ampleur.

Au début des années 1980 le bilan que le Courant peut tirer quant à ses analyses d'origine est pour le moins mitigé. Le capitalisme est bien entré en crise économique ; la lutte de classe s'est bien développée et, au cours des dernières années de la décennie, ce développement apparaît clairement comme une réponse à l'approfondissement de la crise économique. Mais ces réalités sont loin de ressembler aux prévisions originales. Au lieu de la situation révolutionnaire attendue, la réalité est celle de la répression antiouvrière en Pologne et d'une forte diminution du nombre de grèves dans les pays occidentaux.

Ce décevant décalage entre les prévisions et la réalité a joué un rôle de premier plan, même si jamais reconnu, dans la violente crise organisationnelle que connut le Courant en 1981 et qui aboutit au départ d'un grand nombre de militants dans la confusion. Ce désarroi avait été renforcé par le triomphe de la gauche à l’élection présidentielle en France, alors que, au long des mois de campagne antécédents, le CCI prédisait l'inverse, développant l'idée que (suivant l'exemple des Etats-Unis et la Grande Bretagne), dans tous les pays démocratiques, c'est la droite qui devait venir au pouvoir pour mieux permettre à la gauche de jouer son rôle de saboteur de la lutte de classe dans l'opposition.

Malgré le démenti apporté par les faits à une part essentielle des ses perspectives, le Courant ne remet pas en question son cadre d'analyse d'origine. La crise de 1981 ne fut comprise que comme une question organisationnelle, résultat de l'action malveillante d'un " élément trouble et louche ", ainsi qu’il fut déclaré, qui avait entraîné derrière lui une partie substantielle de l'organisation.



2. Les années 1980 et le volontarisme à tous crins


Au début des années 1980, le CCI considère que, s'il y a eu insuffisance d'analyse, c'est uniquement au niveau des éché-ances, les raisonnements de base restant parfaitement valables. Ainsi annonce-t-il que c'est au cours de la décennie qui commence que ses perspectives se réaliseront. Au sein d’un article intitulé " Années 1980, années de vérité ", il écrit : " Dans la décennie qui commence, c'est donc cette alternative historique qui va se décider : ou bien le prolétariat poursuit son offensive, continue de paralyser le bras meurtrier du capitalisme aux abois et ramasse ses forces pour son renversement, ou bien il se laisse piéger, fatiguer et démoraliser par ses discours et sa répression et, alors, la voie est ouverte à un nouveau holocauste qui risque d'anéantir la société humaine. " (Revue internationale, n° 20.)

En réalité le CCI ne croit pas à la possibilité, à court ou moyen terme, d'une nouvelle guerre mondiale. Son analyse du " cours historique ", développée par ailleurs, établi sans ambiguïté que, dans la perspective immédiate du moins, la bourgeoisie n'a pas la capacité d'embrigader le prolétariat dans une guerre généralisée. Une telle éventualité ne pourrait advenir qu'à la suite de plusieurs " affrontements décisifs " où le prolétariat serait ouvertement défait ou à la suite d'une longue période de démoralisation et de répression. Contrairement à ce qu'il prétendra plus tard, lorsque, au début de la décennie, le CCI dit que les années 1980 seront les " années de vérité ", il est convaincu que ce seront les années de la révolution, même si, par prudence et certainement instruit par les emballements des années 1970, il ne parle que de " marche vers des affrontements décisifs ".

Les vraies vérités des années 1980


Sur le plan économique, les années 1980 commencent avec une récession mondiale sans précédent. La bourgeoisie en fait peser les effets sur les travailleurs avec une violence et une arrogance elles aussi sans pareilles. Le chômage, dont la croissance s'était ralentie après la récession de 1974-75, connaît de nouveau un extraordinaire développement. Les gouvernements de Reagan aux Etats-Unis et de Thatcher en Grande-Bretagne développent vis-à-vis des prolétaires une politique violemment offensive, cynique, qui tire pleinement profit de la situation de faiblesse dans laquelle le chômage plonge les exploités. Aux Etats-Unis, face à une grève des contrôleurs aériens, le cow-boy de la Maison-Blanche procède au licenciement massif des grévistes. En Grande Bretagne, la " dame de fer " se montre spectaculairemenimpitoyable face à la grève des mineurs.
A partir de 1983, la croissance de la production reprend dans l'ensemble des pays occidentaux. Cependant, le chômage poursuitson ascension jusqu'à la fin de la décennie (voir graphiques à la fin de l’article). Face à cela, les luttes ouvrières sont loin de correspondre aux prévisions du CCI. En 1982, celui-ci est contraint de constater le fort recul du nombre de grèves, alors que la récession bat son plein. Mais, dès 1983, alors que des grèves se développent de nouveau dans plusieurs pays industrialisés, en particulier en Belgique, le Courant s'empresse d'annoncer que vient de s'ouvrir la " troisième vague de luttes ouvrières " (après celles de 1968-75 et de 1978-80). Mais la poussée de 1984 ne fit pas long feu. Le chômage augmenta encore jusqu'à devenir massif et chronique, les attaques sous forme de réduction des aides sociales et des salaires réels continuèrent de s'abattre sur les prolétaires, sans qu'il y ait eu dans toute la décennie de réponse proportionnelle de leur part.


Des affrontements, oui, mais pas décisifs


Il y a bien eu quelques luttes importantes qui ont marqué par leur détermination et l'affirmation, dans certains cas, d'une méfiance accrue des travailleurs à l'égard des syndicats : grève des fonctionnaires belges en avril-mai 1986 ; grève dans les chemins de fer français en décembre 1986, où l'on vit apparaître des " coordinations " qui se voulaient indépendantes des syndicats ; grèves des enseignants et des conducteurs de trains en Italie, où surgissent les " cobas ", comités de grève qui s'affirment aussi extérieurs aux syndicats. Mais ces luttes restent isolées au milieu d'un mouvement général de recul face aux attaques (voir graphiques à la fin de l’article). Les grèves qui éclatent sont presque exclusivement le fait de fonctionnaires d'Etat, qui craignent moins pour leur emploi. Mais le secteur privé, c'est-à-dire la grande majorité des travailleurs, est de plus en plus paralysé, terrorisé, par la menace du chômage.

Le CCI insiste sur la " qualité " et la signification de ces grèves qui se déclenchent dans des conditions très difficiles et qui, de plus, se heurtent aux syndicats. Il n'en demeure pas moins vrai que ces luttes font figure d'exceptions dans une ambiance générale d'impuissance et que, en tout état de cause, elles n'ont rien à voir avec les " affrontements décisifs " annoncés par le CCI.

Au milieu des années 1980, alors qu'il devient de plus en plus visible que la lutte de classe connaît de nouvelles difficultés, que l'accentuation des attaques ne se transforme pas obligatoirement en développement des luttes, le Courant ne remet rien en question des ses perspectives, mais se lance dans une nouvelle orientation au niveau de ses conceptions organisationnelles et de sa pratique.

Le CCI découvre qu'il avait été jusque-là trop " conseilliste ", ce qui, dans son langage, veut dire qu'il avait trop sous-estimé l'importance du rôle des organisations politiques communistes. Pour que les véritables potentialités de la situation se développent, affirme-t-il, il est indispensable que la " principale organisation du milieu révolutionnaire " [lui-même bien entendu] sache devenir " partie prenante " des luttes, qu'elle " fasse passer " dans celles-ci des " propositions concrètes d'action ". " L'intervention dans les luttes doit tirer tous les aspects de l'activité de l'organisation. "

Ce changement d'orientation, important, provoqua rapidement une nouvelle crise interne et, à son tour, celle-ci entraîna encore le départ d'un nombre important de militants, certains parmi les plus anciens (c'est l'origine de la Fraction externe du CCI, formée en 1985). Mais le Courant n'en sortit que plus déterminé à développer son intervention, à devenir une " véritable organisation de combat " en renforçant la discipline interne ainsi que l' " esprit de défense de l'organisation ".

On en arriva ainsi à se donner des objectifs d'intervention tels que le détournement de manifestations et de journées d'action syndicales pour en faire de " véritables moments de lutte de classe ".

De l'optimisme illuminé au pessimisme panique


Il fallut quelques années d'interventionnisme à tous crins et des tentatives ridiculement infructueuses pour que cette fièvre se calme. Ainsi de ce " meeting de rue " convoqué par des militants du CCI dans un village lorrain (France) de métallurgistes en grève, où, armés de mégaphones fraîchement acquis, on s'adressa, le temps d'un discours abrégé, à une place... désespérément vide.


Lorsque, à l'automne 1989, arrive la nouvelle de la chute du mur de Berlin, le CCI en est à combattre les timides voix qui s'élèvent en son sein pour oser, en parlant d'un possible " piétinement des luttes ", mettre en question la réalité de la fameuse " troisième vague de luttes " supposée durer depuis 1983.


Le CCI n'avait pas du tout prévu l'effondrement du bloc de l'Est. Mais l'analyse qu'il en fit a posteriori lui fournit un justificatif exceptionnel pour expliquer pourquoi, à la fin des " années de vérité ", ses prévisions sur les " affrontements décisifs "ne s'étaient toujours pas vérifiées. D'après le CCI, l'écroulement de l'URSS constituait un évènement d'une telle portée historique, son impact paralysant sur la lutte de classe était d'une telle ampleur, que cela bouleversait le cadre auquel répondaient ses analyses.

On passa ainsi d'un optimisme illuminé à un pessimisme étrange qui fut théorisé par l'analyse de la " décomposition ". D'après cette théorie, le capitalisme est entré au cours des années 1980 dans la phase ultime de sa décadence : la décomposition. Si aucune des alternatives annoncées au début de la décennie (affrontements sociaux déterminants ou holocauste guerrier mondial) ne s'est réalisée, c'est parce qu'elles se sont mutuellement neutralisées, entraînant la société dans une situation de blocage. Le prolétariat n'a pas eu la force d'imposer son issue révolutionnaire mais la bourgeoisie n'a pas eu les moyens de concrétiser sa solution guerrière. En attendant, la société se décompose, " pourrit sur pied ".

Cette théorie contient un bizarre volet d'après lequel " tous les effets de la décomposition sont négatifs pour le prolétariat, le temps ne jouant plus en faveur de la classe ouvrière ". Même si, par ailleurs, il est affirmé que " la crise reste la meilleure alliée du prolétariat " et que, en ce sens, la perspective révolutionnaire ne doit pas être écartée à plus long terme (ce qui est surprenant dans la mesure où, pour le CCI, la " décomposition " du capitalisme trouve elle-même son origine dans la crise économique), le moins qu'on puisse dire, c'est que la nouvelle perspective décrite est aussi sombre et sinistre que les perspectives précédemment annoncées étaient lumineuses et optimistes.

A l'automne de 1992, une série de grèves et manifestations en Italie, où l'on voit des dirigeants des grandes centrales syndicales se faire conspuer, fera pourtant déclarer au CCI qu'on assiste à un nouveau réveil de la lutte de classe. Mais le cœur n'y est plus vraiment.

Au début des années 1990, les militants du CCI ont toutes les raisons pour connaître un véritable désarroi, même si pratiquement aucun ne peut même imaginer de le reconnaître. Un quart de siècle après mai 1968, plus de dix ans après l'annonce des " années de vérité ", les prévisions révolutionnaires du Courant sont toujours lettre morte et rien n'indique qu'il en sera autrement à court ou moyen terme. Non seulement la lutte de classe n'a pas connu les développements espérés, mais le lien entre crise économique et lutte de classe s'est en outre avéré beaucoup plus complexe qu’envisagé et en partie démenti.

Quant à l'économie capitaliste, que le Courant qualifie depuis un quart de siècle d’ " agonisante ", " aux abois "," au bord du gouffre ", elle surmonte la récession de 1990-1993 et les Etats-Unis entament la plus longue période de croissance économique de leur histoire. A cela, il faut ajouter l'ambiance générale créée par les efficaces et omniprésentes campagnes médiatiques répétant ad nauseam que l'effondrement de l'URSS signifiait l'échec définitif du marxisme, la fin de la lutte des classes, le triomphe final de l'économie de marché, etc.


3. L'incapacité à se remettre en question et l'enfermement sectaire


Lorsqu'une organisation passe plus de deux décennies à défendre des analyses et prévisions qui ne se vérifient pas, tout en votant à chaque congrès des résolutions qui affirment le contraire, elle finit par vivre coupée de la réalité, enfermée dans un univers idéologique où l'unanimité (ou quasi-unanimité) des votes de ses membres sert de garantie de vérité.

Pour échapper à une telle évolution, il n'y a d'autre issue pour une organisation que de savoir remettre en question ses analyses et chercher aussi profondément que nécessaire les raisons de leurs insuffisances, sans crainte de questionner sincèrement les fondements mêmes de la plate-forme de l'organisation. Mais une telle démarche implique inévitablement le risque de voir l'organisation se diviser, voir d'exploser ou de disparaître.

Certains marxistes considèrent que le marxisme est une science. Ce n'est pas le cas du CCI, qui a toujours défendu que le marxisme était seulement une méthode scientifique. Mais l'aspect le plus élémentaire de toute méthode scientifique est de savoir remettre en cause ses théories lorsqu'elles ne sont pas confirmées par l'expérience pratique.

Rédactrice des Cicatrices de l’évolution, un ouvrage paru en1994 et qui aborde la question de la méthode scientifique, la Britannique Elaine Morgan écrit : " Dans leurs travaux, les auteurs ne cherchent pas à masquer les failles. Presque tous ont un désir parfaitement authentique de découvrir la vérité. Par conséquent, ils respectent les faits, identifient leurs sources, définissent rigoureusement la limite entre ce que l'on sait et ce qui est du domaine de l'hypothèse, et concèdent avec grâce qu'ils sont battus lorsque l'une de leurs belles hypothèses est démolie par un fait regrettable. [...] Un problème non résolu n'est pas quelque chose que l'on repousse sous le tapis : on le considère comme un défi et comme une occasion de progrès. "

Mais, les organisations révolutionnaires marxistes sont également des" appareils ", construits parfois au prix de longues années d'efforts, surmontant mille difficultés et démoralisations, se réclamant de traditions organisationnelles passées que l'on respecte d'autant plus qu'elles servent de vérité fondatrice. A ces tendances conservatrices, il faut ajouter celles qui tiennent à toutes les déformations hiérarchiques, bureaucratiques, routinières, qu'engendre ce type d'organisation. Et plus il s'agit d'une organisation importante et ancienne et plus de telles remises en question s'avèrent difficiles voire impossibles.

Le Courant communiste international n'a pas su se mettre en question. Il a nié ses insuffisances et s'est progressivement enfermé dans une forteresse assiégée, un bunker blindé à l'acier léniniste.

4 diagram.gif