1°) Est-ce que 1914 marque le début
de la période de décadence du capitalisme ?

 

Il n’y a pas de crise économique en 1914

  Tout d’abord, écartons une thèse, souvent avancée (notamment par certains marxistes), qui donne la crise économique comme élément d’explication du déclenchement de la Première Guerre mondiale. En particulier, il faut noter que cet argument est avancé par le CCI pour justifier sa théorie du cycle de crise-guerre-reconstruction propre à la décadence du capitalisme. Par exemple, on peut lire dans la Revue Internationale : 'En période de décadence, (…) les guerres se manifestent à l’issue des crises', avec, à l’appui de cette affirmation, un tableau indiquant, entre autres, que la Première Guerre mondiale est précédée d’une crise : '1913 : 1,5 an de crise' (! ?) (Courant communiste international, Revue internationale, n° 54, 3e trimestre 1988, p.11.) En fait, les données chiffrées montrent que la période précédant la Première Guerre mondiale ne connaît ni crise, ni même ralentissement économique. Au contraire, les dernières années avant la guerre constituent au niveau mondial, et notamment pour l’Allemagne, la France et l’Angleterre, une période de développement économique sans précédent. D’ailleurs, les contemporains de cette époque, comme Luxemburg, lorsqu’ils tentent de préciser les causes de la Première Guerre mondiale, ne mentionnent pas de soi-disant crise économique (voir, par exemple, la troisième partie de La Crise de la social-démocratie dite 'Brochure de Juniusª). De 1900 à 1913, le PIB mondial connaît un taux annuel de croissance encore jamais vu : 2,5 % (1,5 % par habitant) au lieu de 1,9 % (1,2 % par habitant) de 1870-1900. (Angus Maddison, L'Economie mondiale 1820-1992, analyse et statistiques, OCDE, 1995, tableau G-2.) Plus précisément, dans l’ensemble de l’Europe, pour l’industrie, le taux annuel de croissance de 1910 à 1913 est de 5,2 % contre 3,3 % pour la période 1900-1910 (avec pour 1913 : 3 %). (Bairoch.) Et, si l’on prend l’Allemagne, la France et l’Angleterre, Bairoch précise :

'Du point de vue de la croissance économique, les années 1909 à 1913 représentaient sans doute les quatre meilleures années de leur histoire. Hormis la France où l’année 1913 fut marquée par un ralentissement de la croissance [expliqué en totalité par la baisse de la production agricole], cette année fut une des meilleures du siècle, avec un taux de croissance annuel de 4,5 % en Allemagne, 3,4 % en Angleterre et seulement 0,6 % en France.' Concernant maintenant le commerce international, le taux annuel de croissance des exportations européennes a été de 4,7 % de 1910 à 1913 (5 % en 1913), contre 4,3 % en 1900-1910 et 2 % en 1890-1900. (Paul Bairoch, Mythes et paradoxes de l’histoire économique, éditions La Découverte & Syros, 1999, pp.193-194).    

 

 

Les limites d’expansion du capitalisme sont-elles atteintes en 1914 ? (Y a-t-il saturation relative des marchés à cette date ?)

  Qu’est-ce qui est à l’origine de l’analyse de la décadence ? Le CCI a repris ce concept d’Internationalisme (1945-52) et de la tendance de la gauche italienne qui publiait Bilan (1933-38), qui, elle-même, était la continuatrice des conceptions des révolutionnaires du début du siècle : la théorie de la décadence s'appuie sur l'analyse de l'impérialisme.  

 

 

L’analyse de l’impérialisme par Luxemburg

Ce terme 'impérialisme' a été utilisé dans des contextes variés pour désigner des réalités très différentes. C’est pourquoi il ne faut pas hésiter à revenir aux sources historiques de ce concept, d’autant plus si l’on veut essayer de comprendre pourquoi ce concept a été forgé par les marxistes au début du XXe siècle. Les quelques longues citations mises en encadré donnent un aperçu de comment Luxemburg et, à sa suite, Bilan ont abordé cette question.

 

(Dans la suite des notes, quand on parlera d’impérialisme, on se référera à l’impérialisme tel qu’il a existé grosso modo de 1880 à 1945, période où la logique de l’extension capitaliste passe, pour l’essentiel, par l’accaparement de marchés grâce à la conquête de territoires.)

 

La définition de l’impérialisme

'L’impérialisme est l’expression politique du processus de l’accumulation capitaliste se manifestant par la concurrence entre les capitalismes nationaux autour des derniers territoires non capitalistes encore libres dans le monde. Géographiquement, ce milieu représente aujourd’hui encore la plus grande partie du globe. Cependant le champ d’expansion offert à l’impérialisme apparaît comme minime comparé au niveau élevé atteint par le développement des forces productives capitalistes ; il faut tenir compte en effet de la masse énorme du capital déjà accumulé dans les vieux pays capitalistes et qui lutte pour écouler son surproduit et pour capitaliser sa plus-value, et, en outre, de la rapidité avec laquelle les pays pré-capitalistes se transforment en pays capitalistes. Sur la scène internationale, le capital doit donc procéder par des méthodes appropriées. Avec le degré élevé d’évolution atteint par les pays capitalistes et l’exaspération de la concurrence des pays capitalistes pour la conquête des territoires non capitalistes, la poussée impérialiste, aussi bien dans son agression contre le monde non capitaliste que dans les conflits plus aigus entre les pays capitalistes concurrents, augmente d’énergie et de violence. Mais plus s’accroissent la violence et l’énergie avec lesquelles le capital procède à la destruction des civilisations non capitalistes, plus il rétrécit sa base d’accumulation. L’impérialisme est à la fois une méthode historique pour prolonger les jours du capital et le moyen le plus sûr et le plus rapide d’y mettre objectivement un terme. Cela ne signifie pas que le point final ait besoin à la lettre d’être atteint. La seule tendance vers ce but de l’évolution capitaliste se manifeste déjà par des phénomènes qui font de la phase finale du capitalisme une période de catastrophes.' Rosa Luxemburg, L’Accumulation du capital, tome II, chapitre 31, éditions François Maspero, 1976, p.115.

L’impérialisme selon Luxemburg : apogée et dernier stade du capitalisme

'La force impérialiste d'expansion du capitalisme qui marque son apogée et constitue son dernier stade a pour tendance, sur le plan économique, la métamorphose de la planète en un monde où règne le mode de production capitaliste, l'éviction de toutes les formes de production et de sociétés périmées, pré-capitalistes, la transmutation de toutes les richesses de la terre et de tous les moyens de production en capital, tandis que les masses laborieuses de tous les pays sont transformées, elles, en esclaves salariés. En Afrique, en Asie, du cap Nord au cap Horn et à l'océan Pacifique, les derniers vestiges de communautés primitives, de conditions de domination féodales, d'économies paysannes patriarcales, de productions artisanales séculaires sont anéantis, foulés aux pieds par le capitalisme qui extermine des peuples entiers et efface de la surface du globe des civilisations millénaires pour y substituer les moyens les plus modernes d'extorquer du profit. Cette marche triomphale au cours de laquelle le capitalisme fraie brutalement sa voie par tous les moyens : la violence, le pillage et l'infamie, possède un côté lumineux : elle a crée les conditions préliminaires à sa propre disparition définitive ; elle a mis en place la domination mondiale du capitalisme à laquelle seule la révolution mondiale du socialisme peut succéder. Tel est le seul aspect culturel et progressif de ce que l'on a appelé la grande œuvre civilisatrice du capitalisme dans les pays primitifs. (...) C'est seulement en tant que conditions préliminaires à la suppression de la domination du capital et à l'abolition de la société de classes que, dans un sens historique plus large, les ouvrages de la marche triomphale du capitalisme portaient la marque du progrès. C'est en ce sens que l'impérialisme travaillait pour nous.' Rosa Luxemburg, La Crise de la social-démocratie 'Brochure de Junius', éditions Spartacus, 1976, p.151.

 

La saturation relative du marché mondial, selon un auteur de la fraction belge (liée à Bilan)

´La thèse marxiste d’une extension de la production bourgeoise sur la base d’une destruction des économies retardataires, n’était évidemment valable que comme tendance de l’évolution capitaliste et non comme perspective certaine de la substitution totale du système capitaliste à tous les systèmes sociaux préexistants. L’histoire du capitalisme révéla, au contraire, qu’il entra dans sa phase de décomposition avant d’avoir pu achever sa mission progressive, du fait que la contradiction entre la capacité de production et la capacité d’achat se développa beaucoup plus rapidement que la progression du type capitaliste de production à l’échelle mondiale déterminant ainsi l’impossibilité d’adjoindre de nouvelles forces productives à celles déjà existantes. Autrement dit, le marché mondial se trouva saturé de marchandises avant d’avoir pu être transformé complètement en marché capitaliste pur.ª Jéhan (Mitchell), 'Le problème de la guerre', contribution à une discussion, dans Cahiers d’étude de la Ligue des communistes internationalistes, n° 2, janvier 1936, p.14.

 

  Pour Luxemburg, l’impérialisme, 'apogée' et 'dernier stade' du capitalisme, généralise le mode de production capitaliste à la planète entière.

D’une part, en développant la production capitaliste, il accroît les besoins de débouchés pour écouler cette production ; d’autre part, en faisant disparaître les marchés extra-capitalistes, il réduit ces mêmes débouchés.

L’impérialisme ne poursuit pas la 'mission progressive' du capitalisme, il ne va pas dans le sens d’une généralisation du mode de production capitaliste

 

La 'mission progressive' du capitalisme dans le Manifeste de 1848

Un des points fondamentaux qui distingue le mode de production capitaliste des modes de production antérieurs est sa tendance constante à s’étendre, à détruire les sociétés plus anciennes pour imposer son mode de production, à renverser toutes les barrières qui limitent son extension (à travers le libre-échange, la libre concurrence), à unifier le monde, créer un marché mondial, à ´modeler le monde à son imageª.

'Déjà, les démarcations et les antagonismes nationaux des peuples disparaissent de plus en plus avec le développement de la bourgeoisie, la liberté du commerce et le marché mondial, avec l’uniformité de la production industrielle et des conditions d’existence qui y répondent.' (Marx et Engels, Le Manifeste communiste, partie II : 'Prolétaires et communistes', 1848.) C’est une tendance de fond, à long terme, inhérente au développement du capital. C’est une propriété qui donne au capitalisme son caractère progressif.

De la période de libre-échange à la phase impérialiste

Marx étudie le capitalisme en s’appuyant sur l’exemple de l’Angleterre du milieu du XIXe siècle. Or, si les autres pays vont bien suivre la voie tracée par l’Angleterre, ils ne vont s’inspirer que temporairement des doctrines libérales qui y régnaient à cette époque.

'Le parti qui représente officiellement la société anglaise moderne, l’Angleterre maîtresse du marché mondial, ce sont les libre-échangistes (…) Ceux-ci représentent le parti de la bourgeoisie consciente, du capital industriel, qui veut utiliser sa force sociale comme force politique et extirper les derniers vestiges orgueilleux de la société féodale… Ils entendent par libre-échange l’absolue liberté de mouvement du capital débarrassé de toutes les entraves politiques, nationales et religieuses (…)' (Marx, 'Les chartistes', articles dans le New York Tribune, 1852.) Et Marx précise que pour les libre-échangistes, dans cette logique, la royauté, l’aristocratie, la grande armée permanente, les colonies, l’Eglise, les guerres nationales (selon eux, 'il coûtera moins cher à l’Angleterre d’exploiter les nations étrangères en entretenant avec elles des relations pacifiques' ) ne représentent que des 'faux frais de la production' et doivent être supprimés. Cette fraction 'consciente' de la bourgeoisie qui domine en Angleterre (en 1846, abolition des corn laws, lois qui protégeaient l’agriculture anglaise contre l’importation de céréales étrangères ; cette date marque le début de la période de libre-échange en Angleterre) ne va pas pouvoir s’imposer réellement et durablement dans les autres pays européens. En effet, la situation de l’Angleterre a été tout à fait particulière : le capital anglais étant le plus développé, il avait tout à gagner à l’ouverture de ses frontières. Notamment, des produits céréaliers importés à des prix bien plus bas que les prix anglais permettaient de baisser les salaires et donc de rendre plus compétitifs les produits industriels. Mais ce qui était possible pour l’Angleterre (la main d’œuvre agricole représentait environ un quart de la population active dans le Royaume-Uni) s’avéra intenable pour les autres pays européens, où une ère de libre-échange relatif s’instaure grosso modo de 1860 à 1880 sous l’influence de groupes de pression nationaux, mais aussi parfois sous l’influence plus directe des Anglais. En effet, en contradiction avec l’analyse des libre-échangistes, un ralentissement de la croissance du PNB en Europe a lieu dans la période 1870/1890 : 'L’Europe continentale connut même une chute de la production par habitant d’environ 0,2 % par an entre 1870/74 et 1888/92, contre une croissance d’environ 0,3 % à 0,4 % pendant les décennies précédentes. Cette crise agricole de l’Europe continentale s’explique presque exclusivement par l’afflux de céréales étrangères (…) .ª (Paul Bairoch, ouvrage déjà cité, p. 71.) Le poids encore très important du secteur agricole en Europe continentale (presque deux tiers de la population active), même dans les pays les plus développés (pratiquement la moitié de la population active en France et en Allemagne), a été un facteur déterminant dans l’échec du développement du libre-échange (et trouva sa traduction au niveau politique et idéologique). Déjà commencé en 1879 en Allemagne, un retour progressif au protectionnisme se produit, et s’impose en 1892, avec notamment l’adoption en France du tarif Méline (protection tarifaire pour l’agriculture). Seule, l’Angleterre va maintenir, non sans débats, son orientation libre-échangiste (qui se terminera réellement en 1932).

 

Les autres pays cueillent les fruits de la politique anglaise de libre-échange (free trade). Dessin tiré d’une publication anglaise (1903) de la Ligue pour la réforme des tarifs douaniers qui a milité sans succès pour l’instauration d’une protection tarifaire.

 

Ainsi, contrairement, à ce que les marxistes pouvaient espérer, le développement du capitalisme infirme les grandes tendances que Marx et Engels avait dégagées dans le Manifeste :

On assiste peu à peu à un retour relatif du protectionnisme (relèvement des tarifs douaniers), à l’abri de son domaine colonial le cas échéant, à des restrictions de la libre concurrence (cartels), au développement du nationalisme et du militarisme.

Et, surtout, l’impérialisme qui triomphe pendant cette période constitue, comme on va le voir, un frein à la généralisation du MPC.

En effet, l’action des puissances impérialistes va avoir les conséquences suivantes (Fritz Sternberg, Le Conflit du siècle, éditions du Seuil, 1958) :

Au plan économique

Il n’y a pas de développement industriel en grand dans les empires coloniaux, contrairement aux prévisions de Marx :

'Les Etats impérialistes s’employèrent de leur mieux à empêcher les pays coloniaux de les suivre sur le chemin de l’expansion capitaliste.' (p. 39.)

Au plan politique

L’alliance de l’impérialisme européen et de la féodalité locale :

'L’impérialisme était hostile au développement d’une forte industrie autochtone susceptible de donner naissance à une couche d’entrepreneurs et de capitalistes indigènes que ses tendances nationalistes auraient pu pousser, en prenant appui sur la classe ouvrière, à organiser la lutte pour libérer le pays de la domination impérialiste européenne.' (p. 40.)

'L’interaction des facteurs politiques et économiques ainsi caractérisée aboutit [au résultat suivant] : Au moment même où en Europe le capitalisme développait puissamment les forces productives, il en bloquait ou ralentissait l’épanouissement dans les empires coloniaux.' (p. 42.)

Le 'pacte colonial'

C’est un ensemble de règlements et de pratiques qui se développèrent à partir du XVIIe siècle et furent pleinement utilisés au XIXe siècle dans les relations avec les colonies. Bairoch le résume ainsi :

'1) Seuls des produits en provenance de la métropole peuvent être importés dans les colonies. (…)

2) Les produits des colonies sont exportés exclusivement vers la métropole d’où, en général, ils peuvent être réexportés. En contrepartie, la métropole offre en quelque sorte une préférence pour les produits de ses colonies (…)

3) La production d’articles manufacturés susceptibles de concurrencer ceux de la métropole est interdite dans les colonies.

4) Les relations commerciales et le transport entre métropole et colonies sont réservés aux citoyens de la métropole.'

(Victoires et déboires, collection 'Folio', éditions Gallimard, 1997, tome 2, p. 666.) 

 

Les faits semblent donc infirmer l’idée de Luxemburg que l’impérialisme représente l’apogée du capitalisme : il n’a pas eu 'pour tendance, sur le plan économique, la métamorphose de la planète en un monde où règne le mode de production capitaliste'.

L’impérialisme (tel qu’il a existé jusqu’en 1945) n’exprime pas les véritables tendances de fond du capitalisme, mais a constitué dans les faits un frein à l’extension du mode de production capitaliste et a abouti à une impasse.

 

Quelques remarques

 

 

Lors du centenaire de Krupp, le Kaiser Guillaume II visite dans la Ruhr une des cités ouvrières de la firme (1912). L’Allemagne illustre le décalage entre développement capitaliste et arriération du système politique.

 

 

La fin du partage du monde entre les puissances impérialistes exprimée par la Première Guerre mondiale ne signifie pas que le capitalisme ait atteint ses limites d’expansion.

Comment va être appliqué par les marxistes le schéma de l’impérialisme pour interpréter la Première Guerre mondiale ?

On peut essayer de rappeler en quelques mots le raisonnement utilisé :

Le raccourci dans la pensée qui consiste à assimiler 'conquête d’un territoire extra-capitaliste' et 'expansion du capitalisme', 'fin du partage du monde' et 'saturation relative du marché mondial' va permettre de développer l’analyse suivante :

La Première Guerre mondiale marquant la fin du partage du monde entre les puissances impérialistes, les perspectives d’expansion géographiques étant closes, le capitalisme ne peut plus se développer, la guerre mondiale est la seule perspective que peut offrir le capitalisme.

De plus, l’idée selon laquelle le capitalisme a mené à son terme sa 'mission historique' permet d’affirmer que les conditions sont mûres pour la révolution.

Il s’ensuit que la période est analysée comme celle de l’alternative : 'socialisme ou barbarie'. Le capitalisme est entré dans sa phase de décadence. Les forces productives ne peuvent plus croître, ou bien leur croissance se trouve définitivement ralentie. Seule la reconstruction suite à la guerre mondiale apporte une solution temporaire à la crise historique du capitalisme, mais une fois la reconstruction achevée, la crise revient, qui annonce la prochaine guerre…

 

Il apparaît au vu de ce qui précède que toute cette analyse repose sur une base erronée : on ne peut pas assimiler le phénomène de saturation relative des marchés à celui de fin du partage du monde entre les principaux impérialismes. 1914 marque bien une étape dans le développement du capitalisme : le partage impérialiste du monde entre les principaux pays capitalistes est réalisé en 1914. Il est bien réel et constitue une explication majeure dans la dynamique qui aboutit au déclenchement de la Première Guerre mondiale. Le monde est divisé dorénavant en zones d’influence et, tant que le capitalisme n’aura pas la capacité de dépasser cette phase impérialiste, toute avancée d’un impérialisme implique la confrontation avec un autre impérialisme. Mais, ce phénomène ne signifie pas que l’expansion du capitalisme soit terminée, ni que le marché mondial soit 'saturé' : loin de là.

Les puissances impérialistes se partagent le 'gâteau' asiatique.

 

Précisons que Lénine (et Boukharine), qui ne raisonne pas en terme de saturation de marché, rejoint les conclusions de Luxemburg sur l’essentiel, c’est-à-dire sur l’idée que l’impérialisme représente le 'stade suprême du capitalisme' et que le partage du monde est achevé en 1914, et également sur les perspectives :

'Pour la première fois, le monde se trouve entièrement partagé, si bien qu’à l’avenir il pourra uniquement être question de nouveaux partages, c’est-à-dire du passage d’un " possesseur " à un autre, et non de la " prise de possession " de territoires sans maître.'

(Lénine, L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, éditions Sociales, 1975, p. 112.)


 

1914-1945 - Poursuite de l’impérialisme :
la Seconde Guerre mondiale, continuation de la Première

La Première Guerre mondiale ne résout rien. Si déjà en 1918 les Etats-Unis présentent un nouveau modèle avec 'le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes', globalement, il y a continuité entre les déterminants de la Première Guerre mondiale et ceux de la Seconde. Les schémas de domination impérialiste, non seulement, persistent, mais se renforcent encore : la France et l’Angleterre vont se reposer sur leur empire colonial, le protectionnisme va s’accentuer dans les années 30 (la crise de 29 va être considérablement amplifiée par les politiques protectionnistes), l’Allemagne et le Japon vont se lancer dans le militarisme et dans la conquête de leur 'espace vital'.

La question des deux guerres mondiales et la décadence

A ce propos, un camarade du cercle explique :

'Celles-ci apparaissent un tel concentré de barbarie, de déchaînement de forces négatives et d’irrationalité que, dans elles seules, on pouvait trouver l’argument nécessaire et suffisant pour caractériser le cours du capitalisme comme décadent. (…)

Il ne s’agit pas maintenant de nier tout ça (la barbarie, l’irrationalité...), au contraire. On ne peut écarter l’idée, au chapitre de l’irrationalité, que ces guerres auraient pu conduire à un ravage encore plus important de la planète que ce qu’elles ont réellement accompli. Mais les guerres mondiales ne signifiaient pas en soi que le système capitaliste était parvenu au bout de ses potentialités de développement historique.

De plus, on peut ajouter que le capitalisme, système qui met l’économie au-dessus de tout, n’a jamais été philanthropique. Dès ses origines, les progrès objectifs qu’il a apportés d’un côté à l’humanité, il les lui a fait payer par des horreurs inhumaines et barbares de l’autre. Au XXe siècle, on enregistre incontestablement des progrès humains beaucoup plus importants et sans précédent avec, en même temps, des horreurs d’un degré inédit. Ces développements colossaux de l’inhumanité, eux-mêmes indéniables, ne doivent pas non plus conduire automatiquement à conclure que le mode de production capitaliste est entré en décadence. Cela signifie simplement que, en poursuivant sa croissance, le capitalisme a pour ainsi dire naturellement porté à un niveau plus élevé sa contradiction par rapport aux besoins humains.

On peut interpréter le phénomène impérialiste comme quelque chose, qui loin de présenter une option rationnelle par rapport aux besoins effectifs du développement du système, traduisait plutôt un retard idéologique vis-à-vis d’eux.'

 

 

 

En haut : 14-18, tranchée française 'après l’assaut'.

En bas : La ville de Hiroshima, après le bombardement du 6 août 1945.

Les guerres mondiales apparaissent un tel concentré de barbarie, de déchaînement de forces négatives et d’irrationalité que, dans elles seules, on pouvait trouver l’argument nécessaire et suffisant pour caractériser le cours du capitalisme comme décadent.

 

 

 

 

 

En 1914, les possibilités de développement du capitalisme sont immenses

 

Lorsqu’on parle du capitalisme du début du XXe siècle, on a souvent tendance à assimiler deux choses : sa vitesse d’expansion et son état final, où il aurait réalisé toutes ses potentialités.

Pendant cette période, sa vitesse d’expansion, l’essor technique, scientifique, l’ampleur de la deuxième révolution industrielle, sont remarquables mais ne doivent pas amener à conclure que le monde entier est déjà développé, que le capitalisme y règne totalement. Obnubilé par ce formidable rythme de développement, on en oublie le reste du chemin à parcourir : par exemple, on connaît l’importance de l’exode rural sur cette période, mais se rappelle-t-on qu’à la veille de 1914, en Europe, l’agriculture représente encore la moitié de la population active ? Idem pour l’extension du capitalisme dans le reste du monde. De plus, cette attitude est souvent sous-tendue par une vision européocentriste.

En fait, le capitalisme, quel que soit le rythme de son développement, est encore bien loin de s’être imposé, d’avoir 'modelé le monde à son image'.

Et ce n’est pas seulement avec le recul qu’une telle idée peut être formulée. Des contemporains en sont conscients : lorsque Luxemburg affirme aux alentours de 1910, de façon peut-être un peu exagérée, que 'la production capitaliste en tant que telle ne représente qu’une infime fraction de la production mondiale' (voir citation ci-contre), la description de la situation réelle du monde qu’elle donne ne laisse pas d’ambiguïtés. Cela même si ses conclusions ne vont pas dans le sens que l’on développe, puisque, comme on vient de l’aborder précédemment, elle verra dans la guerre mondiale l’expression de la limite de l’expansion du capitalisme.

 

Ainsi, le capitalisme dispose d’une formidable marge de progression :

Des territoires immenses et des populations entières ne sont pas encore touchés par le capitalisme, ou bien ne sont touchés que très ponctuellement (il ne suffit pas qu’une puissance impérialiste plante son drapeau dans une région, installe un camp militaire, quelques colons et un comptoir commercial pour que le mode de production capitaliste y domine). Les productions traditionnelles sont encore en place.

Le capitalisme est loin d’avoir terminé son processus de domination réelle (c’est-à-dire de transformation des processus de production) dans les zones où, globalement, il est déjà développé : de vastes secteurs internes sont encore incomplètement intégrés et exploités.

Même dans les vieux pays capitalistes, des pans importants de la population sont encore peu intégrés dans le système capitaliste. Ainsi, une partie de la paysannerie vit en autosuffisance et dépend marginalement du marché capitaliste. L’agriculture n’a pas beaucoup évolué (les tracteurs arriveront dans les années 50 en Europe).

De nombreuses productions, si elles ont intégré partiellement le salariat, se font de manière artisanale. Les artisans et les petits commerçants constituent encore des couches nombreuses.

 

 

 

L’état du développement du capitalisme dans le monde au début du siècle

 

'A chaque pas de son propre développement, la production capitaliste s’approche irrésistiblement de l’époque où elle ne pourra se développer que de plus en plus lentement et difficilement. Le développement capitaliste en soi a devant lui un long chemin, car la production capitaliste en tant que telle ne représente qu’une infime fraction de la production mondiale. Même dans les plus vieux pays industriels d’Europe, il y a encore, à côté des grandes entreprises industrielles, beaucoup de petites entreprises artisanales arriérées, la plus grande partie de la production agricole, la production paysanne, n’est pas capitaliste. A côté de cela, il y a en Europe des pays entiers où la grande industrie est à peine développée, où la production locale a un caractère paysan et artisanal. Dans les autres continents, à l’exception de l’Amérique du Nord, les entreprises capitalistes ne constituent que de petits îlots dispersés tandis que d’immenses régions ne sont pas passées à la production marchande simple. La vie économique de ces couches sociales et de ces pays d’Europe et hors d’Europe qui ne produisent pas selon le mode capitaliste est dominée par le capitalisme. Le paysan européen peut bien pratiquer l’exploitation parcellaire la plus primitive, il dépend de l’économie capitaliste, du marché mondial avec lequel le commerce et la politique fiscale des Etats capitalistes l’ont mis en contact. De même, les pays extra-européens les plus primitifs se trouvent soumis à la domination du capitalisme européen ou nord-américain par le commerce et la politique coloniale. Le mode de production capitaliste pourrait avoir une puissante extension s’il devait refouler partout les formes arriérées de production. L’évolution va dans ce sens. Cependant, cette évolution enferme le capitalisme dans la contradiction fondamentale : plus la production capitaliste remplace les modes de production plus arriérés, plus deviennent étroites les limites du marché créé par la recherche du profit, par rapport au besoin d’expansion des entreprises capitalistes existantes.' Rosa Luxemburg, Introduction à l’économie politique, Collection 10/18, Editions Anthropos, 1973, p. 299.